«Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée : c’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même se faire une mauvaise âme : c’est d’avoir une âme perverse, c’est d’avoir une âme habituée… On a vu les jeux incroyables de la grâce… pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on a vu se mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué… les pires détresses, les pires bassesses… le péché même sont souvent les défauts de l’armure de l’homme, les défauts de la cuirasse par où la grâce peut pénétrer dans la cuirasse de la dureté de l’homme. Mais sur cette inorganique cuirasse de l’habitude tout glisse, et tout glaive est émoussé. Ou si l’on veut dans le mécanisme spirituel les pires détresses, bassesses, crimes, turpitudes, le péché même, sont les points d’articulation des leviers de la grâce. Par là elle travaille. Par là elle trouve le point qu’il y a dans tout homme pécheur. Par là elle appuie sur ce point douloureux. On a vu sauver les plus grands criminels. Par leur crime même. Par le mécanisme, par l’articulation de leur crime. On n’a pas vu sauver les plus grands habitués par l’articulation de l’habitude, parce que, précisément, l’habitude est celle qui n’a pas d’articulation. On peut faire beaucoup de choses. On ne peut pas mouiller un tissu qui est fait pour n’être pas mouillé. On peut y mettre autant d’eau qu’on voudra, car il ne s’agit point ici de quantité, il s’agit de contact. Il s’agit que ça prenne ou que ça ne prenne pas… De là viennent tant de manques… que nous contestons dans l’efficacité de la grâce et que, remportant des victoires inespérées dans l’âme des plus grands pécheurs, elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme comme tels, et qui aiment à se nommer tels… Les honnêtes gens n’ont point de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies. C’est parce qu’un homme était à terre que le Samaritain le ramassa. C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce. Ce qu’on nomme la morale est un enduit qui rend l’homme imperméable à la grâce. De là vient que la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les plus misérables pécheurs. C’est pour cela que rien n’est contraire à ce qu’on nomme (d’un nom un peu honteux) la « religion » comme ce qu’on nomme la « morale ». La morale enduit l’homme contre la grâce. Et rien n’est aussi sot que de mettre comme ça ensemble la morale et la religion. On peut presque dire au contraire que tout ce qui est pris par la grâce est pris sur la morale. Et tout ce qui est gagné par la nommée morale, tout ce qui est recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la grâce… La morale est une propriété, un régime et certainement un goût de propriété. La morale nous fait propriétaire de nos pauvres vertus. La grâce nous fait une famille et une race. La grâce nous fait fils de Dieu et frères de Jésus Christ.»
Charles PEGUY – Œuvres en prose – 1909-1914 – «Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne», p. 1386-1391 Bibliothèque de la Pléiade, NRF